Interview de Florian Philippot dans Atlantico

Atlantico : Quand on voit les flots d’amabilité qui se déversent entre vous et les militants et cadres restés au FN, aussi bien sur un terrain personnel que politique, avec le recul, rejoindre ce parti était-il une erreur ? La relation personnelle que vous aviez noué avec Marine Le Pen vous avait-elle aveuglé sur l’ADN idéologique d’un parti somme toute relativement incompatible avec le vôtre ?

 

Florian Philippot : D’abord, ce flot d’amabilité ne va que dans un sens. Pour ma part, je n’ai jamais déversé d’injures ou d’insultes sur quiconque. J’en ai reçu de la part de dirigeants du FN mais de mon côté je me suis toujours tenu à cette ligne de conduite qui est de faire une analyse politique.

Insulter ne m’intéresse pas. Je ne m’abaisserai pas à ce niveau.

J’ai beaucoup travaillé, inlassablement pendant sept ans et contre beaucoup d’opposition interne. J’ai travaillé avec pour objectif d’arriver vers une culture de gouvernement, de la réflexion, du travail. Afin de ranger définitivement au grenier les errances du passé, les outrances et les sorties insupportables. Et nous avons pu, je crois, faire progresser le parti, grossir les scores. Peut-être ai-je sous-estimé les vieux démons qui grattaient à la porte pendant des années. En réalité, il ne suffisait que de peu de choses pour qu’ils reviennent dans la pièce.

J’ai constaté depuis la fin de la campagne une ligue se mettre en place pour me faire sortir du parti. J’ai fait HEC et l’ENA, j’avais une belle carrière dans le privé ou le public toute tracée devant moi et malgré cela j’ai fait le pari de rejoindre le Front National en 2009. Visiblement au final cela n’a pas fonctionné. Peut-être ai-je été un peu naïf.

Marine Le Pen vient de déclarer que la ligne politique qu’elle incarne ne part pas avec vous et que votre départ peut faire revenir des gens au Front National : vous qui la connaissez très bien, comment qualifierait sa ligne et comment qualifieriez-vous la vôtre ?

 

À mon avis, c’est une forme d’aveu et une preuve que mon départ était bel et bien souhaité et souhaitable à leurs yeux. Marine Le Pen parle en effet d’une « épine du pied » qu’on lui aurait retirée. Ils ont sorti des excuses, des prétextes -comme celui de mon association Les Patriotes- alors que là nous avons un véritable aveu. Je ne répondrai pas au même niveau.

Je ne ferai pas de procès d’intention en disant qu’elle a changé de conviction profonde. Ce que je dis, c’est qu’elle a peut-être encore ses convictions, mais que plus rien ne le démontre. Aussi bien dans les discours que dans les communications du Front National. Autour d’elle, l’ensemble des cadres influents qui sont revenus (comme Philippe Olivier) ne sont pas du tout sur cette ligne. Ils ne l’ont probablement  jamais été. Ils ont simplement profité de la déception du second tour pour sortir du bois et revenir en arrière. Aujourd’hui, le parti n’a plus aucun discours clair sur l’Union Européenne. Ils sont pour le glyphosate désormais. Ils ont même changé de position sur l’ISF et souhaitent désormais une réduction. Ils applaudissent Manuel Valls sur  les bancs de l’Assemblée nationale juste parce qu’il s’attaque à la France Insoumise. Franchement, cela n’a pas de sens. On oublie vite que c’est quelqu’un qui a eu des propos très durs à l’encontre des électeurs du Front National, je ne pense pas qu’il mérite des applaudissements. Ce sont mille signaux qui démontrent que la ligne a changé, qu’il y a un net retour en arrière et que Marine Le Pen n’y pourra pas grand-chose. Le parti est en perte de repères.

 

Marine Le Pen décidément remontée a aussi déclaré cette semaine que vous aviez caricaturé la ligne du FN à l’excès, notamment sur l’euro où vous étiez selon elle trop radical. Nicolas Dupont-Aignan avait estimé, il y’a quelques mois, être un traumatisé de l’euro tant ses positions sur la monnaie unique lui avaient fait perdre de voix. Votre pari de construire une majorité à partir du cartel des nons du référendum de 2005 n’est-il pas un pari ingagnable auprès des Français que l’Europe peut décevoir ou inquiéter mais qu’une sortie de l’Europe inquiète tout autant ?

 

Concernant les propos de Marine Le Pen, on peut reprendre l’ensemble de mes interventions, pendant la campagne présidentielle ou même pendant les législatives, je m’en suis toujours tenu à ce qu’étaient les engagements présidentiels inscrits dans son programme officiel. Si au final elle trouve caricatural son propre projet, c’est son affaire. Je me ne suis toujours tenu à son projet. Qui était, d’ailleurs, mesuré et raisonnable. C’est-à-dire en prenant le temps, en faisant un referendum, organiser la souveraineté monétaire. Parce qu’à mes yeux, la souveraineté ne se découpe pas.

Si vous n’êtes pas un pays libre qui a l’intégralité de sa souveraineté nationale, qui maîtrise ses frontières, ses lois, sa monnaie, son budget, son armée, alors vous ne maîtrisez rien et l’on peut faire pressions sur vous et vous dicter en tout domaine, y compris l’immigration, une politique contraire à vos intérêts.

Je ne suis pas là pour rééditer le schéma de 2005. Je ne confonds pas referendum et élection. Je suis convaincu qu’il y a une majorité patriotique en France composée d’une majorité de Français attachés à la souveraineté de leur pays, à sa culture, son modèle social. Une majorité qui est persuadé que la France a vocation à être un pays qui compte dans le monde et non pas une province diluée dans l’Union Européenne. C’est à nous d’offrir quelque chose de nouveau. Les vieilles structures sont essoufflées, dépassées, y compris le FrontNational. Il faut imaginer quelque chose de plus inventif au moment même où Emmanuel Macron a réussi à faire cela sur un projet radicalement différent.

 

L’attachement à la souveraineté de la France, pour romantique qu’il puisse ou utile en matière de consolidation du lien social est-il pertinent face à la mondialisation et à l’émergence de géants économiques notamment dans le domaine numérique ? Comment un pouvoir politique national peut-il imposer sa volonté à des acteurs économiques ou politiques déterritorialisés dans la mesure où précisément l’affirmation de la volonté ne suffit pas ?

 

C’est une vraie question que d’ailleurs, je souhaite creuser avec les Patriotes. Les questions d’intelligence artificielle, des GAFA et de toutes ces problématiques causées par l’émergence de ces géants du web et du numérique.

Il ne faut pas confondre la volonté de souveraineté nationale avec l’isolement. Il est évident qu’il faut une coopération internationale et mondiale. Faire croire que déplacer le curseur de la souveraineté, de Paris à Bruxelles, de la France à un ensemble de 27 pays, résoudra tous les problèmes est illusoire. Cela rendra juste la prise de décision moins démocratique et beaucoup plus lente et compliquée. Il faut qu’il y ait une entité qui puisse décider démocratiquement des choix que l’on prend. Et cette entité, c’est le peuple, je n’en connais pas d’autre à moins de sortir du système démocratique (ce qui est hors de question de mon point de vue). On décide au niveau national, et dans le même temps on multiplie les actions de coopération mondiales dans les domaines où c’est nécessaire.

D’ailleurs, la France pourrait avoir un rôle moteur beaucoup plus important dans ce domaine. Elle apparaît aujourd’hui comme effacée, dépendante d’acteurs étrangers multinationaux. En retrouvant sa souveraineté, la France pourrait être beaucoup plus présente dans ce débat mondial très important.

 

Les résultats des élections allemandes vous ont-ils « soulagés » puisque les conditions politiques pour le projet européen exposé par Emmanuel Macron cette semaine à La Sorbonne ne sont plus franchement réunies en Europe ?

Comment, pensez-vous que l’agenda du président français va se dérouler ces prochains mois ?

 

Vous avez raison et du fait de l’alliance avec les libéraux allemands, on va probablement voir échouer ce que souhaite Emmanuel Macron. Mais tant mieux, car ce qu’il souhaite est effrayant. Il veut aller vers un État européen. Il est désolant de voir que l’on est obligé de compter sur des partenaires étrangers pour arrêter les orientations dangereuses du président.

Je pense qu’il y a heureusement d’autres formes de résistance. Il faut tenir compte du fait qu’il y a clairement un peu partout l’émergence d’un patriotisme. À mon avis, ce qu’a dit Emmanuel Macron à la Sorbonne ne correspond pas du tout à la vision qu’ont beaucoup de Français. Et je ne pense pas du tout qu’il a été élu pour cela. Il n’a pas été élu sur un projet, mais plutôt sur une posture, un dynamisme, un renouvellement qui doit nous faire réfléchir, car cela correspond à ce que veulent les Français. Et il faut en tenir compte.

 

Vous venez de transformer votre association les Patriotes en formation politique tout en disant que vous ne souhaitiez pas que cela devienne un parti traditionnel. L’objectif est-il de rééditer les performances d’En Marche en créant un équivalent souverainiste au mouvement social libéral européen du Président ? Et ne craignez-vous pas que votre passé au Front National vous marque durablement aux yeux du reste de la classe politique, d’alliés potentiels voire d’électeurs… un effet M le maudit en quelque sorte ?

 

Il ne s’agit pas de copier. Je pense qu’il y a un effet générationnel. Dans ma génération on a  appris à travailler en « missions » et en « équipes ». J’ai appris que quand on pouvait être quelque part, on pouvait aussi être engagé ailleurs, c’est pourquoi il sera tout à fait possible d’être Patriote et en même temps adhérant d’un parti politique ou d’un syndicat, ça ne posera aucun problème. J’ai également appris qu’il fallait compter sur les initiatives locales et qu’en les fédérant, on pouvait avoir beaucoup plus d’intelligence que dans une ou deux têtes qui partent d’en haut. Je compte faire un tour de France et je vais privilégier des gens qui sont déjà engagés dans des mouvements associatifs ou syndicaux ou de création, d’idée et d’innovation. C’est comme cela que l’on travaille aujourd’hui  dans beaucoup d’entreprises et c’est comme cela que doit fonctionner un mouvement politique.

Idéologiquement nous sommes un peu le pendant d’Emmanuel. Macron, c’est vrai. Notre ligne politique, c’est le meilleur pour la France. Emmanuel Macron se situe de l’autre côté du miroir, nous sommes du côté de ceux qui croient en la France.

Je ne renie rien, j’ai fait de choses formidables au sein du FN. Je pense que ce que me reconnaît l’opinion publique, c’est que j’ai toujours été fidèle à mes convictions, je ne me suis jamais compromis. Lorsque je suis arrivé au Front National, j’ai dit que j’étais gaulliste et que personne ne m’empêcherait d’aller sur la tombe du Général De Gaulle le 9 novembre. Ces derniers mois, j’ai réaffirmé mes convictions même si l’on me demandait de les mettre dans ma poche. Au fond, je ne pense pas être associé à l’histoire du Front National mais plutôt à une volonté de rénovation.

Je l’ai dit lorsque j’ai annoncé la transformation des Patriotes en formation politique, nous sommes un point de ralliement. Ceux qui se sentent patriotes, gaullistes ou qui à gauche ou à droite ont la France à cœur, sont les bienvenus dans la discussion. Avec Nicolas Dupont Aignan par exemple, nous avons discuté récemment et nous avons vocation à nous revoir. Mais je ne peux pas vous en dire plus aujourd’hui. Je travaille à ce que Les Patriotes deviennent un acteur majeur qui puisse faire avancer les débats et attirer un maximum de Français. J’ai pour ambition de recréer une espérance pour tous ceux qui ne votent plus. C’est la première urgence. Aux dernières législatives, vous aviez 60% d’abstention, ce qui est phénoménal.

 

Ne pas souhaiter transformer les Patriotes en parti traditionnel est-il un moyen d’éviter de vous confronter aux prédictions de ceux qui considèrent que vous ne seriez qu’un phénomène médiatique mal à l’aise vis-à-vis de ses véritables électeurs ? Comment comptez-vous vous adresser à l’électorat populaire qui a souvent fait le succès du FN ?

 

Mon engagement politique est assez récent, mais j’ai déjà moult campagnes dans les pattes. De la municipale à l’européenne en passant par les législatives et la présidentielle. Je connais tout cela très bien et je crois être connecté à ce que pensent les Français, aux difficultés du monde du travail, etc.

Ne pas faire un parti traditionnel ne veut pas dire ne pas être sur le terrain. C’est même l’inverse. Je suis le seul cadre dirigeant dans mon ancien parti, il y a trois semaines à avoir participé à la manifestation contre la loi travail. C’est comme cela que je vois la politique. Je réfute toute comparaison avec Bruno Mégret. Il avait préparé sa scission depuis un an et demi et il est parti sur une ligne politique bien plus radicale que celle du Front National. Moi je pars, je tourne la page, je n’ai rien préparé. C’est un peu “qui m’aime me suive.”. Et je compte faire quelque chose de plus rassembleur, de plus large, de plus moderne que ce qu’incarne le Front National.

 

La crise de 2008 semble avoir fait voler en éclats les clivages politiques traditionnels : une partie de la gauche, celle qui s’est très vite retrouvée en Emmanuel Macron continue d’aller vers une économie de marché mondialisée et une identité ouverte; une partie de la droite se détache du libéralisme. Vous-même avez incarné une ligne économique très sociale et ancrée sur une volonté de protection des moins favorisés par l’État plutôt que par la croissance économique profitant à tous. Rejeter une culture de la liberté d’entreprendre et de l’entreprenariat en mettant tout dans le même sac des excès du capitalisme financier et globalisé ne revient-il pas à jeter le bébé  avec l’eau du bain ?

 

Je suis favorable à un Etat protecteur et je crois à un Etat stratège qui doit être à la fois moderne et souple. Un État qui puisse protéger et défendre les intérêts de l’industrie et de l’agriculture françaises. Exactement l’inverse de ce qui s’est passé avec Alstom et pour les chantiers navals. Je ne suis pas pour le “marche ou crève”, je crois en un Etat social. Mais je n’ai jamais été contre la croissance économique ni contre la liberté d’entreprendre. Au contraire. Dans ce cadre doit se développer un secteur privé beaucoup plus prospère et créatif qu’aujourd’hui. Tout cela n’est pas incompatible. Les entrepreneurs doivent pouvoir s’appuyer sur un Etat moderne et stratège, et l’État doit pouvoir aider quand il le faut les entrepreneurs et les petites entreprises.

 

Anti-liberal économiquement, relativement libéral sur le terrain sociétal, antieuropéen, qu’est-ce qui vous différencie de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise ?

 

Je ne rejette pas l’intégralité des constats qu’il fait. Quand j’ai dit que j’étais prêt à discuter avec Jean-Luc Mélenchon et Laurent Wauqiez, ce n’était pas pour m’allier avec eux. C’est simplement par ce que je pense que l’opposition doit pouvoir se parler. On pourrait très bien imaginer ponctuellement des stratégies communes sur un dossier précis pour éviter qu’une mauvaise loi ne passe. D’ailleurs si cela avait été le cas avec la loi travail et que nous nous étions concertés entre tous les opposants, nous aurions pu nous coordonner beaucoup mieux.

Qu’est-ce qui me différencie de Jean-Luc Mélenchon ? Il est favorable à une politique dérégulée de l’immigration. Je ne suis pas du tout dans cette optique. Je crois que la France ne peut pas aujourd’hui assimiler autant d’immigration. Nous faisons face à une crise migratoire qui va s’amplifier, l’Afrique va gagner un milliard d’habitants dans les vingt prochaines années. Il faut retrouver des outils comme des frontières, des politiques plus fermes en matière d’asile, de régularisation. Et en même temps il nous faut développer une vraie politique de codéveloppement. J’ai rencontré Jean-Louis Borloo et je suis très attaché à son projet d’électrification de l’Afrique. Parce que nous y avons tout intérêt. Si l’Afrique accède à l’énergie pour tous, ce sera l’accès à l’emploi, aux soins, aux études… À terme, cela signifie une fixation des populations dans leur pays et donc une diminution de l’immigration. Mélenchon est encore dans un discours béat d’accueil général.

 

Source : Interview de Florian Philippot dans Atlantica

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